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COMMÉMORATION  DU  CENTENAIRE 

DE  PASTEUR

 

 En 1923, l'Algérie commémore la naissance de Pasteur et célèbre avec éclat le "Centenaire de l'homme de génie" que glorifie l'humanité entière, et dont la France peut justement s'enorgueillir.  La notoriété de M. MAILLARD est bien établie et son retrait du devant de la scène ne saurait d'aucune manière ternir son aura. C'est tout naturellement vers notre héros que se tourne le Gouverneur Général pour rendre cet hommage amplement mérité. Face à ce redoutable honneur, Louis Camille va nous dévoiler une autre facette de son immense talent. Son discours, prononcé devant l'élite intellectuelle de la nation, restera dans les annales.

 

Avec une technique éprouvée de la dialectique, notre habile causeur valorise le Maître incontesté de la Science. Ses démonstrations sur la dissymétrie moléculaire enthousiasment l'assistance. Ses explications limpides transforment le béotien lambda en physico-chimiste averti. Son commentaire sur "la fermentation, naissance de la vie" capte l'auditoire avec un rare bonheur. Faites-vous plaisir, prenez cinq minutes pour lire cet anthologie. Il est peu de scientifiques de ce niveau qui transposent en langage aussi clair quelques expériences des plus ardues.

 

Médecin lui-même, il se permet d'égratigner l'Académie de Médecine pour son comportement plus que critique à l'égard de Pasteur. Avec un art consommé, il rappelle à la docte assemblée que la chimie et la physique-chimie sont des sciences essentielles, voire majeures. Il n'oublie pas d'associer son maître, Monsieur Armand GAUTIER et tous les chimistes, à l'hommage présenté à Pasteur.

 

Ce discours passionnant se lit comme un roman d'aventure. C'est un exercice de style d'une grande qualité. De plus, ce vibrant hommage est un véritable plaidoyer pour la science en général et la physique-chimie en particulier.

 

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Journal de Médecine et de Chirurgie de l'Afrique du Nord

La Commémoration du CENTENAIRE de PASTEUR à ALGER 3 Juin 1923

 L'Algérie se devait de célébrer avec éclat le Centenaire de l'homme de génie que glorifie l'humanité entière, et dont la France peut justement s'enorgueillir. Elle n'y a pas manqué, et cette cérémonie fut ce qu'elle devait être, une communion parfaite et sereine dans l'admiration et la reconnaissance.

L'œuvre de Pasteur s'étend sur un si vaste domaine que l'esprit le plus cultivé l'embrasse malaisément dans toute son ampleur. Il paraissait donc difficile de laisser à une seule voix la lourde tâche d'en évoquer les multiples aspects. Ce soin délicat mais aussi ce précieux honneur était dévolu à plusieurs, et fort judicieusement confié aux Maîtres les plus autorisés pour chaque branche de la science qu'a vivifiée le puissant esprit de Pasteur. Ainsi, l'on pouvait saisir, dans son enchaînement logique, merveilleux de hardiesse, prodigieusement fécond dans ses conséquences, tout le développement de la pensée géniale qui a révolutionné le monde.

Successivement nous ont été exposés :

Pasteur, l'Universitaire et le Savant, par M. le Pr. Rouyer, Doyen de la Faculté des Sciences

L'œuvre chimique de Pasteur, par M. le Dr Maillard, Professeur à la Faculté de Médecine

Pasteur et l'Agriculture, par M. le Dr Trabut, Professeur à la Faculté de Médecine

Pasteur et la Chirurgie, par M. le Dr Goinard, Chirurgien des Hôpitaux d'Alger

Pasteur et la Médecine, par M. le Dr Soulié, Professeur à la Faculté de Médecine d'Alger

La Révolution Pastorienne, par M. le Dr Edmond Sergent, Directeur de l'Institut Pasteur

Tous ces discours, que l'auditoire écouta avec recueillement, et que chacun sera heureux de relire, surent exprimer le culte profond que gardent au grand initiateur dans chacun des domaines qu'il a fécondés, tous ceux qui poursuivent à sa suite le même ardent et passionné labeur.

Après eux, M. le Gouverneur général, dans un langage d'une noble élévation, se plut à dégager l'influence bienfaisante des idées pastoriennes sur la mise en valeur et la colonisation de l'Algérie. Même, il laissa entendre que les sciences politiques auraient à gagner en clarté et en rendement si elles voulaient accepter de se rajeunir aux vivifiantes méthodes inaugurées par Pasteur : retentissement inattendu mais  grandement souhaitable des infiniment petits sur la vie politique des peuples…

Avec un tact parfait et un goût délicat, les organisateurs avaient su ménager d'agréables repos dans l'austérité voulue de cette cérémonie scientifique. Pour un auditoire d'élite, composé de toute l'Algérie intellectuelle, les plus belles pages de notre musique française, délicatement interprétées par l'orchestre Riva, surent disposer les esprits aux plus hautes émotions.

Et c'est dans un hommage de profonde admiration pour le grand penseur, de gratitude infinie pour son œuvre de bonté et de charité que se termina cette solennité.         Haut de page       

L'œuvre chimique de PASTEUR

par le Docteur Louis Camille MAILLARD

Docteur ès Sciences

Membre correspondant de l'Académie de Médecine

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Monsieur le Gouverneur Général,

                 En me confiant la mission d'évoquer en quelques mots l'œuvre chimique de Pasteur, vous m'avez fait très grand honneur, un honneur plus grand que ne pensent beaucoup des personnes qui nous entourent, car si le grand public sait l'importance qu'on eue pour la rénovation de la médecine les découvertes du grand homme, son œuvre chimique est moins connue, même dans les milieux les plus cultivés.

Cependant c'est peut-être la partie chimique des travaux de Pasteur qui est la plus belle, la plus pénétrante, la plus haute par sa portée scientifique et aussi par ses conséquences. La série tout entière des travaux de Pasteur n'est pas autre chose qu'un enchaînement logique et ininterrompu, où chaque découverte résulte directement des méditations du Maître sur les découvertes précédentes. Ce sont ses travaux chimiques qui constituent l'origine de la série, le bout de ce fil merveilleux dont le déroulement imperturbable restera marqué dans l'histoire, et sans ses découvertes chimiques initiales, Pasteur n'eut sans doute pas été guidé vers les autres.

De là vient, Monsieur le Gouverneur Général, que vous avez voulu placer, au début de cette évocation de l'œuvre pastorienne, les travaux chimiques. Mais si l'honneur est grand, la tâche est délicate d'avoir à les rappeler en quelques mots trop brefs : je vous demanderai donc, Mesdames et vous, Messieurs, de m'aider par votre bienveillante attention, dont j'abuserai le moins possible.

Dès l'Ecole Normale, la noble curiosité de Pasteur avait été mise en éveil par une bizarrerie de la nature, dont l'explication incomplète ne pouvait satisfaire le sens critique de son jeune cerveau. On décrivait deux substances très voisines, l'acide tartrique et l'acide racémique ou paratartrique, qui avaient exactement la même composition et les mêmes fonctions chimiques, les mêmes propriétés physiques et jusqu'à la même forme cristalline ; en effet, les savants les plus qualifiés, étudiant les diverses faces planes qui limitent les cristaux de l'un et l'autre corps, et mesurant avec précision les angles que font entre elles ces facettes, trouvaient exactement les mêmes faces se coupant sous des angles identiques. Cependant l'acide tartrique était plus soluble que l'acide paratartrique, et, de plus, sa solution aqueuse jouissait du pouvoir rotatoire, c'est-à-dire de la propriété curieuse de faire tourner (vers la droite) le plan de polarisation d'un faisceau de lumière polarisée qui la traverse.

Pasteur ne se résignait pas à admettre que deux substances si pareilles par l'ensemble de leurs propriétés pussent être différentes seulement par quelques-unes ; il y avait là quelque chose qui heurtait son robuste bon sens, et Pasteur pensa que quelque chose avait dû échapper aux observations précédentes. Il résolut donc de reprendre cette étude, et se mit à refaire toutes les mesures cristallographiques.

Tout d'abord il ne put que confirmer les mesures antérieures qui avaient été soigneusement faites. Mais voici que sur les cristaux d'acide tartrique, à côté des belles et grandes facettes déjà déterminées, il en aperçut d'autres plus petites et si infimes qu'il fallait souvent la loupe pour les examiner, si insignifiantes en apparence qu'elles étaient restées inaperçues, ou négligées, des autres savants.

Chose curieuse, Pasteur remarqua que ses petites facettes supplémentaires n'existaient que d'un côté du cristal, et non de l'autre, contrairement à l'ordinaire, car, en règle générale, toutes les faces apparaissent par couples symétriques de part et d'autre du centre d'un cristal, l'une à gauche, l'autre à droite, l'une en haut, l'autre en bas, l'une en avant, l'autre en arrière, se faisant pendant comme les accessoires d'une garniture de cheminée qui, dans les salons bourgeois de nos pères, se faisaient pendant avec une imperturbable symétrie. Dans le cas de l'acide tartrique, les grandes faces sont bien en place comme les flambeaux massifs aux deux bouts de la cheminée, et ce qui manque ce sont seulement les petites facettes de l'une des extrémités, comme si, d'un côté seulement de la cheminée, on avait dérobé un bibelot minuscule en laissant en place son frère jumeau de l'autre côté. Le bibelot est si minuscule que sa disparition ne se remarque pas immédiatement, et les prédécesseurs de Pasteur n'avaient pas vu les facettes unilatérales ; mais leur caractère unilatéral n'en introduit pas moins la dissymétrie dans un cristal dont le caractère essentiel était précisément, jusque-là, une symétrie parfaite.

Mais, direz-vous, Messieurs, que peuvent bien faire à la marche du monde ces stries minuscules qu'un vieux savant s'amuse à contempler sur un cristal --- car un savant est toujours un "vieux savant", n'est-il pas vrai, Mesdames, fût-il dans tout l'enthousiasme superbe de ses vingt ans ! --- Et que nous importent ces jeux puérils de grands enfants qui s'amusent à aligner des petites facettes, comme d'autres jouent à aligner des petits cailloux !

En vérité, je vous le dis, c'est pour avoir médité sur ces humbles facettes que Pasteur a transformé la médecine et rénové les industries de fermentation. Et je serais heureux si mes brèves explications avaient la chance de vous en convaincre.

La dissymétrie cristalline que Pasteur venait de constater chez l'acide tartrique ne pouvait manquer de se rapprocher dans son esprit, d'une autre propriété dissymétrique du même corps, la rotation dextrogyre qu'imprime à la lumière polarisée une solution d'acide tartrique. S'il y a bien corrélation entre ces deux manifestations de la dissymétrie, l'acide paratartrique, dont la solution ne jouit pas du pouvoir rotatoire, ne doit pas porter sur ses cristaux les facettes dissymétriques, "hémiédriques" comme disent les cristallographes.

Et c'est bien ce que vérifia Pasteur. Etendant ses observations aux sels que forment l'acide tartrique et l'acide paratartrique avec diverses bases, il constata que les tartrates, qui dévient le plan de polarisation, possèdent les facettes hémiédriques, tandis que les paratartrates, inactifs sur la lumière polarisée, en sont dépourvus. Pour clôturer dignement la série, Pasteur décida de reprendre toutes les mesures cristallographiques sur des sels remarquables par la beauté de leurs cristaux et la facilité avec laquelle on les obtient : le tartrate et le paratartrate doubles de sodium et d'ammonium.

Le tartrate, dextrogyre, montre bien les facettes hémiédriques. Une suprême vérification, et tout est réglé : Pasteur prend les cristaux du paratartrate double de sodium et d'ammonium, qui ne possède pas de pouvoir rotatoire, et … trouve encore les facettes hémiédriques ! … Désespoir ! Tout est brisé !!!… Et tandis que Pasteur, anéanti devant ses cristaux de paratartrate, pleure l'écroulement de son cher rêve, voici soudain qu'il observe que sur certains des cristaux les facettes hémiédriques sont du côté gauche du cristal, tandis que sur d'autres cristaux elles sont à droite. Fébrilement Pasteur saisit des cristaux droits, des cristaux gauches, les dissout séparément dans l'eau et court au polarimètre : la solution des cristaux droits dévie à droite, la solution des cristaux gauches dévie à gauche ; le mélange est inactif, à l'instar du paratartre initial.

On raconte que Pasteur fut transporté d'une émotion si forte qu'il bondit de son laboratoire et se mit à courir dans les corridors, où il faillit étouffer sous ses embrassades le premier collègue qu'il rencontra. Puis il alla répéter l'expérience chez le vieux maître BIOT, à qui l'on devait la découverte même du pouvoir rotatoire des solutions. A peine le tube placé sur le polarimètre, Biot vit aussitôt qu'il y avait une forte déviation à gauche, mais il était si ému lui aussi qu'il ne put lire la graduation de son appareil et dit doucement :  " Mon enfant, j'ai tant aimé les sciences dans ma vie, que votre découverte me fait battre le cœur !"

Puisque le caractère dissymétrique que trahissaient les facettes hémiédriques se manifeste encore, par le pouvoir rotatoire, dans la solution, c'est que cette dissymétrie provient non point d'un certain arrangement des molécules dans le cristal, mais bien des particularités de la molécule elle-même : c'est une dissymétrie moléculaire. Développée, approfondie, étudiée dans ses détails, édifiée en corps de doctrine, schématisée en formules, la dissymétrie moléculaire de Pasteur est devenue la stéréochimie, chapitre important de la science qu'ont édifié notre compatriote Le Bel et le Hollandais Van't Hoff. A elle seule, la dissymétrie moléculaire est une découverte de génie et suffirait à faire vivre le nom de Pasteur, même si le fil de ses jours avait été tranché prématurément.

Mais c'est la dissymétrie moléculaire qui a lancé Pasteur dans l'étude des phénomènes de la vie, et c'est donc elle qui est à la source des immenses services rendus par cet homme de génie à l'humanité travailleuse et souffrante.

Depuis l'étude des tartrates, on sait que tous les corps doués du pouvoir rotatoire sont susceptibles d'exister sous deux formes, l'une droite, l'autre gauche, deux "antipodes optiques" comme on dit, dont les propriétés sont pareilles sauf ceci que l'une dévie la lumière polarisée à droite et l'autre à gauche mais d'une même quantité. L'association des deux antipodes en proportions égales n'a plus aucun pouvoir rotatoire, et leur accouplement établit la symétrie qui manquait à chacun d'eux ; on a donné à ces couples le nom général de "racémiques" en souvenir de l'acide racémique qui fut, entre les mains de Pasteur, l'objet de la découverte.

Si votre pensée désire s'aider d'une comparaison familière, que proposait Pasteur lui-même, vous remarquerez que les antipodes optiques sont, par leur structure moléculaire, comparables à un objet et à son image dans la glace, ou encore à nos deux mains, la droite et la gauche, qui sont bien constituées par le même nombre de doigts, mais disposés en sens inverse, symétriques et non superposables. Pour pouvoir accoler les deux mains, il faut les retourner l'une par rapport à l'autre : c'est alors qu'elles se joignent exactement, et leur ensemble forme un groupement symétrique, symétrique par rapport au plan de leur accolement, à l'instar d'un couple racémique.

Or, toutes les substances en solution chez lesquelles Biot avait découvert le pouvoir rotatoire, provenaient des êtres vivants. Pasteur insiste sur ce fait et constate que toutes les substances à dissymétrie moléculaire ont été, sans aucune exception, élaborées par un être vivant. C'est à la matière vivante, et à elle seule, qu'est réservé le privilège d'imprimer à une substance le caractère dissymétrique, et cela parce que la matière vivante est elle-même affectée d'une dissymétrie qu'elle propage.

"Les produits artificiels", disait Pasteur dans une conférence célèbre faite à la Société Chimique en 1860, les produits artificiels n'ont aucune dissymétrie moléculaire, et je ne saurais indiquer l'existence d'une séparation plus profonde entre les produits nés sous l'influence de la vie et tous les autres. Insistons un peu, parce que vous verrez dans la suite de cette leçon se dégager de plus en plus le côté physiologique de ses études. Passons en revue les principales classes des produits organiques naturels :

Cellulose, fécules, gommes, sucres…, acides tartrique, malique, quinique, tannique…, morphine, codéine, quinine, strychnine, brucine…, essences de térébenthine, de citron…, albumine, fibrine, gélatine…Tous ces principes immédiats sont moléculairement dissymétriques. Toutes ces matières ont le pouvoir rotatoire à l'état de dissolution : caractère nécessaire et suffisant pour établir leur dissymétrie, lors même que, par l'absence de la cristallisation possible, l'hémiédrie ferait défaut pour la reconnaissance de cette propriété.

Dans cette énumération figurent toutes les substances les plus essentielles de l'organisme animal et végétal. "

Depuis Pasteur, un grand nombre de substances rigoureusement identiques à celles que fournissent les êtres vivants, ont été artificiellement reproduites par la synthèse dans le laboratoire des chimistes, et notamment de son illustre rival, Marcelin Berthelot. Et ce fut vraiment un beau spectacle que la noble émulation de ces deux grands hommes, dont l'un proclamait inébranlablement la spécificité chimique de la vie, et dont l'autre apportait inlassablement de nouveaux produits organiques reconstitués par l'art du chimiste !

Mais une différence capitale subsiste. Toujours la préparation artificielle donne le couple racémique, c'est-à-dire les deux antipodes en quantités égales, parce que les forces synthétisantes autres que celles de la vie sont toutes de nature symétrique, et impuissantes à favoriser l'un des isomères asymétriques plutôt que l'autre. Pasteur lui-même avait bien pensé à soumettre les matières en voie d'élaboration synthétique à l'action de forces dissymétriques, capables peut-être d'orienter la synthèse dans un sens unilatéral. Pour imiter la nature, il voulait "faire agir des actions de solénoïde, de magnétisme, de mouvement dissymétrique lumineux". Mais depuis Pasteur jusqu'à nos jours, toutes les tentatives de ce genre sont restées infructueuses.

Nous savons bien, il est vrai, dédoubler les racémiques en leurs constituants dissymétriques. Mais pour cela il est toujours indispensable de faire intervenir un auxiliaire d'origine vitale. Ainsi on peut séparer, à l'exemple de Pasteur, les deux formes antipodes d'un acide synthétique, grâce à la solubilité différente des sels qu'elles donnent avec diverses bases, telles que cinchonidine, quinicine, strychnine, yohimbine ou autres alcaloïdes ; mais précisément ces bases sont des substances asymétriques fournies par les êtres vivants. Ou bien on peut, toujours comme Pasteur, livrer en pâture le couple racémique à un être vivant qui, lui, saura choisir, comme une levure ou une moisissure qui consomment l'acide tartrique droit et abandonnent l'acide gauche aux mains du chimiste.

Il semble donc bien que dès les origines mystérieuses de la vie, la matière vivante se soit trouvée marquée d'une dissymétrie originelle dont la cause nous échappe et qui se transmet en héritage à travers les siècles de siècles. Il n'y aurait pas plus de synthèse asymétrique spontanée que de génération spontanée ; la première synthèse asymétrique ne serait pas plus expliquée que l'origine du premier germe vivant.

Vous comprenez maintenant pourquoi l'on peut dire que jamais nul homme au monde, dans aucun pays ni dans aucun temps, n'a su pénétrer plus intimement que Pasteur la structure et le fonctionnement de la matière vivante. Ce sont ses débuts cristallographiques qui l'ont poussé directement, et comme sous la pression irrésistible d'une logique implacable, dans l'étude de la vie, de la physiologie, de la médecine. La pieuse évocation de ses travaux que nous tentons aujourd'hui pourrait s'intituler " De la Cristallographie à la Médecine ", et c'est vraiment, comme je le proclamais tout à l'heure, pour avoir contemplé avec une géniale patience d'infimes facettes cristallines, que Pasteur s'est inscrit au premier rang des bienfaiteurs de l'humanité.

Le premier des grands problèmes biologiques auquel il s'attaqua fut celui de la fermentation. Bien que la levure de bière fût connue, et que Cagniard-Latour, la reconnaissant comme un être vivant, eût émis dès 1835 l'opinion que c'est sans doute par quelque effet de sa végétation qu'elle transforme les jus sucrés en liqueurs spiritueuses, Berzélius refusait de voir dans les globules de levure autre chose qu'un simple précipité chimique, et classait les fermentations parmi les phénomènes de contact dus à une action catalytique. Liebig aussi refusait aux fermentations tout caractère vital, remarquant d'ailleurs que le sucre peut fermenter non seulement en alcool, mais aussi en acide lactique ou en acide butyrique, et qu'ici on n'observe aucune levure, preuve, croyait-il, que ces transformations chimiques n'ont aucun rapport avec la vie. La fermentation n'aurait été qu'une sorte d'ébranlement moléculaire né de la décomposition des matières azotées et se communiquant aux substances voisines.

En 1856, Pasteur, qui était alors doyen, de la Faculté des Sciences de Lille, fut consulté par un distillateur dont les fermentations marchaient mal, et donnaient souvent de l'acide lactique, au lieu de l'alcool attendu. Cet industriel avisé se nommait M. Bigo, et après bientôt trois quarts de siècle, son nom mérite d'être conservé, en hommage à son intelligence ou tout simplement à son robuste bon sens. Car il devrait suffire du bon sens pour comprendre que nulle industrie ne peut prospérer sans le secours du savant. Mais il faut croire que, n'en déplaise au philosophe, le bon sens n'est pas la chose du monde la mieux partagée, puisqu'on rencontre trop souvent encore des industriels ou des agriculteurs insuffisamment convaincus, saisissant mal que, de toutes les affaires que puisse rêver un homme d'affaires, la plus mirifique est le prêt à la science, car il rapporte mille pour un.

Pasteur se mit à examiner les cuves de M. Bigo par sa méthode habituelle, sans idées préconçues, avec sa patience légendaire, et le plus minutieusement possible, c'est-à-dire en s'armant du microscope. Et outre les globules de la levure, il en observa d'autres beaucoup plus petits, en forme de petits bâtonnets courts, qui semblaient pulluler d'autant plus dans les cuves que celles-ci fournissaient plus d'acide lactique.

Pasteur eut l'intuition géniale que ces deux sortes de globules, les plus petits comme les plus gros, n'étaient pas autre chose que des êtres vivants, d'espèces différentes, dont l'une avait pour propriété de faire de l'alcool, et l'autre de l'acide lactique, après que toutes deux s'étaient nourries du sucre, avec quelques aliments moins copieux qui leur apportaient de l'azote, du soufre, du phosphore et des métaux. Mais pour établir cette conception sur des bases expérimentales inébranlables, il fallait isoler chacune de ces espèces indépendamment de l'autre, indépendamment aussi de tout germe étranger qui aurait pu venir s'immiscer indûment dans les expériences ; il fallait préparer pour ces espèces des milieux nutritifs où l'on put les cultiver comme on cultiverait des végétaux de grande taille ; il fallait que ces milieux de culture fussent purs de toute intrusion vitale étrangère, et se conservassent tels jusqu'à l'instant fixé par la volonté de l'expérimentateur pour y semer l'espèce à cultiver, bref, il fallait les " stériliser ".

Et c'est le célèbre " Mémoire sur la fermentation dite lactique " qui nous montre comment Pasteur, pour les besoins de ses études chimiques, a créé de toutes pièces et simultanément la science bactériologique et la technique bactériologique, comme il aurait imaginé un appareil quelconque en vue d'une expérience. Mes éminents collègues vous diront mieux que moi les conséquences incalculables de cette invention pour l'agronomie et pour la médecine. Mais c'est au chimiste qu'il appartenait de rappeler comment, telle Pallas Athéné s'élançant, tout armée de pied en cap, du cerveau de Zeus, la bactériologie, fille précieuse de la chimie, est sortie tout d'un coup du cerveau de Pasteur, toute vivante et tout armée de ses techniques, qu'on a depuis développées dans leurs détails, mais sans y rien trouver à changer dans les principes.

Voici donc notre héros en mesure d'étudier à loisir chacune des fermentations provoquées par des micro-organismes divers, car la fermentation, ce n'est pas la mort, comme le croyaient les nébuleuses conceptions germaniques : la fermentation c'est la vie, comme le prouve triomphalement Pasteur. Et comme il le devait montrer plus tard, c'est la vie des microbes qui répare la mort des plantes et des animaux supérieurs. Ce sont eux dont les espèces diverses, attaquant la matière organique des cadavres, en désagrègent rapidement les molécules complexes pour les ramener à des molécules beaucoup plus simples, acide carbonique et eau, ammoniaque, nitrates, c'est-à-dire à l'état de substances minérales rendues au milieu universel, où de nouveaux êtres vivants les reprennent incessamment pour en constituer leur substance, entretenant sans trêve des vies nouvelles. Sans les microbes, la régression de la matière organique pourrait se faire peut-être sous l'action de l'air et de l'eau aidés par la radiation solaire en sa forme lumineuse ou calorique, mais cette régression aurait lieu avec une telle lenteur que la face du monde en serait profondément changée.

La surface du globe serait bientôt encombrée de cadavres presque indestructibles, retenant en eux le carbone et l'azote indispensables aux êtres nouveaux qui ne trouveraient plus de quoi se constituer ; et la plus sinistre imagination du conteur le plus horrifique n'a jamais encore rêvé ce cauchemar effroyable du dernier homme ayant mangé la dernière feuille verte, et mourant d'inanition au milieu d'un désert de cadavres.

Revenons à la fermentation alcoolique. Le mécanisme chimique nous en apparaît mieux, aussitôt que l'anhydride carbonique et l'alcool sont envisagés comme des produits de désassimilation du protoplasma vivant de la levure : Pasteur complète d'ailleurs l'équation de Lavoisier, en montrant qu'alcool et gaz carbonique ne sont pas les seuls produits de la levure, mais qu'il faut y joindre d'autres substances telles que la glycérine, l'acide succinique, etc., dont l'ensemble représente environ 5 % du sucre consommé.

Mais dans ses premières expériences, Pasteur avait trouvé, à côté de l'acide lactique, un peu d'acide butyrique, et cela en proportion fort irrégulière, circonstance qui lui donnait à penser qu'il s'agissait peut-être d'un phénomène parasite, dû à quelque fermentation butyrique qui se serait glissé insidieusement parmi les germes du ferment lactique. En cherchant le ferment butyrique, Pasteur le trouva. Mais ce ferment nouveau se présentait en bâtonnets mobiles, glissant, ondulant, se balançant, pivotant, si bien que Pasteur ne le compara pas à une plante, comme la levure, mais plutôt à un animal infusoire : nous savons aujourd'hui que ces distinctions n'ont plus guère d'importance aux yeux des biologistes.

Or, si l'on examine dans une goutte de liquide ces " vibrions " butyriques, on voit que ceux du centre se trémoussent avec agilité ; mais aussitôt que le vibrion approche des bords de la goutte, au voisinage de l'air, il s'immobilise et ne bouge pas plus qu'un cadavre. Alors que pour tous les êtres vivants jusqu'alors connus, l'absorption de l'oxygène atmosphérique est une nécessité primordiale telle que son urgence efface toutes les autres, y aurait-il donc des êtres pour qui l'air, loin d'être le vivificateur fondamental, ne serait qu'un poison mortel ? Si formidable que fût l'hypothèse, Pasteur n'hésita pas, et maintes preuves expérimentales lui donnèrent raison. Il venait de découvrir la vie anaérobie, découverte capitale en chimie biologique, et cela à la grande stupéfaction des physiologistes : physiologistes et médecins n'étaient au bout de leurs étonnements.

Ces émerveillements, je laisserai à des collègues particulièrement qualifiés le privilège de vous les raconter. Cependant le chimiste, humble disciple de l'illustre ancêtre, mettra quelque fierté corporative à vous dire que lorsque nous commémorâmes à l'Académie de Médecine, il y a deux ans, le centenaire de notre Compagnie, quelques-uns de mes éminents confrères se chargèrent d'évoquer " un siècle de médecine ", " un siècle de chirurgie ", " un siècle de biologie ", " un siècle d'hygiène ", " un siècle d'art vétérinaire ". Et aucun d'eux, chacun dans son domaine, pour glorifier le prestige séculaire de la médecine française, ne trouva mieux que Pasteur, encore Pasteur, toujours Pasteur, toujours le chimiste Pasteur !

Eclatante revanche de l'hostilité âpre et du mépris indécent avec lesquels l'avaient accueilli la plupart des médecins de son temps, et l'Académie elle-même, n'admettant pas qu'un vulgaire chimiste osât se mêler de médecine, et lui jetant à la face le dédaigneux : "Ne. sutor, ultra crepidam*! " Car en ces temps, déjà lointains, Messieurs, il y avait des gens qui croyaient que pour conduire l'humanité dans les voies du progrès, il suffisait de parler latin *Cordonnier, pas plus haut que la chaussure, le chimiste ne peut parler de médecine

                Jamais Pasteur ne s'est laissé éblouir par des mots, si prestigieux qu'ils pussent être. A des torrents d'éloquence, il répondait par des expériences, froides, mais décisives. Et de ceci encore nous devons lui savoir gré, d'avoir prouvé au monde que le Français, tout amoureux qu'il soit des nobles discours et des périodes harmonieuses, sait aussi, quand il faut, écouter d'abord la voix de la raison.

Mais s'il a fallu, pour que la Médecine se laissât féconder par le chimiste, un véritable viol, qui donc oserait maintenant le regretter ? Et si, à notre pieux hommage envers Pasteur, nous associons quelques ombres illustres, les Lavoisier et les Fourcroy, les Gay-Lussac et les J.-B. Dumas, les Claude Bernard et les Marcelin Berthelot, les Armand Gautier et les Pierre Curie, n'avons nous pas le droit de dire que ce sont les chimistes --- les chimistes français --- qui ont eu dans la médecine moderne le rôle vraiment créateur ?

Que cette grande leçon ne soit pas perdue ! Puisse l'exemple du génie dont nous glorifions aujourd'hui la merveilleuse épopée, éclairer les générations futures, et faire que plus jamais la médecine ne s'égare à traiter en sciences " accessoires " les sciences physico-chimiques, qui sont à la base même de ses assises fondamentales !.

Chymia non  ancilla medicine : non alia melior et magis egregia domina !

La chimie n'est pas la servante de la médecine : elle en est la meilleure et la plus réputée des maîtresses

Journal de Médecine et de Chirurgie de l'Afrique du Nord 3 juin 1923                     Haut de page