Les années passent bien vite. Dès ses 10 ans, Louis Camille rejoint l’internat à son tour ; les études sont brillantes : bachelier lettres & philo à 16 ans (le 23 juillet 1894). Nous trouvons sa trace au Lycée Poincaré à Nancy dans les 3 registres* dès le 4ème trimestre 1894. Inscrit le 2 octobre sous le n°116 comme pensionnaire, il devient externe libre le 26 novembre 1894 sous le n° 21.
Il fréquente la jeune faculté des Sciences de Nancy, créée par décret du 22 août 1854. Titulaire du Certificat d'études physiques le 7 novembre 1896, il réussit ensuite sa licence de sciences à 19 ans en juillet 1897. A cette occasion il devient le très jeune Lauréat de la Faculté des Sciences de Nancy, Chimie, Médaille d'argent. Louis Camille nous dit que c'est le Doyen BICHAT en personne qui l'initie à la physique expérimentale, quelle référence !
Dans la liste des élèves, figure tous les noms prestigieux qui feront plus tard le renom de l'École de Nancy. De là à déduire qu'il était ami avec Majorelle, Daum, Gallé et quelques autres, il n'y a qu'un pas. Ses études sur les orchidées montrent en tout cas une passion commune pour les végétaux. Il rédige sa première communication scientifique : influence du calcaire sur la végétation, publié par le Bulletin de la Société des Sciences. La réussite brillante aux examens montre la précocité de Louis Camille. La publication scientifique nous prouve son sérieux et lui apporte la crédibilité. Une licence de zoologie obtenue en 1899 complète sa formation de base et nous démontre sa soif de connaissances ainsi que sa puissance de travail.
Il passe ses vacances dans la famille de sa mère à Atton et Martincourt. Il observe avec attention la flore et la faune. Il jouit dès son plus jeune âge du respect et de la sympathie des populations locales. Louis Camille nous apprend que ce sont les paysans eux-mêmes qui lui apportent des grenouilles et des poissons à étudier alors qu'il n'a que 15 ans. Ces observations juvéniles marqueront d'ailleurs ses premières publications. Une Note sur les loches d'étang d'Atton est publiée par la Société des Sciences en 1900. Une autre sur la présence de vanilline dans les orchidées lorraines paraît l'année suivante
*AD54 livre des entrées 1T 3907 tome a ; compte des élèves 1T 3729, page 117 ; inscription en mathématiques élémentaires 1T 3921 tome b
Louis Camille MAILLARD
né le 4 février 1878 -- à Pont à Mousson
Bachelier de l'enseignement secondaire ( Lettres – Philosophie )
FACULTÉ DE MÉDECINE DE NANCY
Certificat d'études physiques, chimiques et naturelles
Licencié ès Sciences Physiques
Prix RITTER, novembre 1899
Licence ès Sciences naturelles 1899
Chef de travaux de chimie
Thèse
17 juillet 1903
mention très bien avec éloge spécial du jury
FACULTÉ de MÉDECINE de PARIS
Chef de travaux de chimie
Agrégation en 1904
Docteur ès Sciences en 1913
Titulaire de la Chaire de Chimie biologique
Fascicule I - - 1ère année - - janvier 1900
Dans sa séance du 15 janvier, la Société des Sciences a pris sous son patronage la Réunion biologique, association fondée il y a 4 ans par un groupe de personnes et dirigée depuis cette époque par M. PRENANT.
La Réunion biologique fut fondée pour permettre aux personnes s'intéressant à la science biologique (dans la plus vaste acception du mot) de s'entretenir des choses de la biologie : largement ouverte à tous ceux qui, à des titres divers et dans une situation quelconque, s'occupent de biologie, soit pour l'enseigner, soit pour l'apprendre, soit en fin pour la cultiver. Cette association, à la fois intra et extra universitaire, donnant une place aux étudiants à côté des professeurs, a un caractère tout particulier, est autre chose qu'une Société. Elle a fonctionné jusqu'ici sans bureau, sans autre président qu'un président de séance ; M. Prenant y remplissait les fonctions de secrétaire général.
La Réunion biologique se propose divers buts*. Elle est en premier lieu, un organisme de concentration universitaire, une occasion de rapprochement entre les professeurs et les étudiants. En second lieu, elle est un organisme d'initiative et d'impulsion scientifique pour les jeunes, préparateurs, internes, étudiants, qui y viennent exposer ce qu'ils ont vu et pensé, et à qui elle donne l'occasion de faire de la science personnelle. Par les exposés généraux des questions biologiques qui y sont faits, elle remplit encore un autre but : elle fait connaître les grandes questions et les sujets d'actualité à ceux qui n'ont pas le temps de se renseigner par eux-mêmes. Par ses démonstrations, ses leçons de choses, elle met ses adhérents au courant de ce qui se fait, de curieux et de bien ; elle donne ainsi une revue matérielle et objective des travaux des divers Instituts biologiques à Nancy.
La Réunion biologique avait primitivement lieu une fois par mois, dans une Conférence ou un Dîner. Depuis deux ans, le Dîner a été abandonné, et la Conférence est demeurée seule. Elle a pris d'ailleurs un plus grand développement. Les séances ont eu lieu dès lors deux fois par mois. Le nombre des adhérents régulièrement inscrits est de 105, sans compter les auditeurs bénévoles ; car la Réunion a toujours largement ouvert ses portes à tous. Le nombre de communications faites à la Réunion s'élève à ce jour à 110 (en 4 ans). C'est à dire que l'activité de la Réunion a été considérable.
Les communications ont porté sur toutes les branches de la science biologique : biologie proprement dite, botanique, bactériologie, zoologie, paléontologie, anthropologie, anatomie et tératologie, histologie et embryologie, anatomie pathologique, physiologie, physique et chimie biologiques, psychologie physiologique, médecine, chirurgie. Parmi ces communications, les unes furent de véritables exposés généraux, des mises au point d'une question importante ; les autres des communications originales sur des points particuliers ; d'autres enfin de simples présentation et démonstration de pièces. Les comptes rendus des séances ont été régulièrement publiés dans la Bibliographie anatomique, qui a inséré aussi des analyses de communication d'ordre anatomique. Des communications d'un autre ordre, médical, zoologique, ont été résumées par la Revue médicale de l'Est. Plusieurs ont été adressées à la Société de biologie de Paris.
A noter les très nombreuses interventions des professeurs de Louis Camille (surtout PRENANT, BOUIN et GARNIER) au sein de la Réunion. Dans ce milieu intimiste, les maîtres se transforment en amis voire en confidents. Monsieur ROHMER, chef de clinique ophtalmologique, professeur et cousin de Louis Camille, multiplie en 1900 les communications sur la pathogénie de la myopie, assurant sans doute à Louis Camille les soins et les corrections les plus pointus de l'époque.
* En ce qui concerne Louis Camille, tous ces buts me paraissent largement atteint
Bulletin des séances - - Série 3 - - Tome 1 - - Fascicule V - - 1ère année - - juin - juillet 1900
par Monsieur Louis MAILLARD
Le poisson présenté est la loche d'étang (Cobitis fossilis) appartenant au genre abondamment représenté dans les cours d'eau de la région par les petites espèces Cobitis barbatula et Cobitis taenia, bien connues des pêcheurs sous le nom de moutoilles. A l'inverse de ces dernières espèces, la loche d'étang est rare en France : on ne l'a signalée jusqu'à présent que dans le Gard, dans quelques petits étangs des environs de Lille et enfin près de Toul. Elle se distingue des autres loches par sa taille plus considérable ; trois ou quatre des individus présentés à l'état vivant sont de beaux échantillons qui atteignent 20 à 25 centimètres de longueur ; ils sont accompagnés d'une trentaine de petits individus d'environ 12 à 15 centimètres. Le Cobitis fossilis possède en tout dix barbillons, dont six grands à la lèvre supérieure et quatre petits à la lèvre inférieure, ce qui lui donne un aspect caractéristique et le différencie de ses congénères qui n'ont que six barbillons.
Les individus présentés proviennent du territoire d'Atton, près Pont-à-Mousson, où un ancien bras de la Moselle a laissé comme vestiges un chapelet de petites mortes peu profondes et dont quelques-unes se dessèchent complètement en été. C'est grâce à la sécheresse de la fin mai que les loches ont pu être capturées par le propriétaire des mortes, M. Saffroy, qui a bien voulu me les envoyer. Il y a sept ans* déjà que j'avais eu entre les mains des exemplaires de Cobitis fossilis, grâce à l'obligeance du propriétaire, qui en prend depuis très longtemps dans ses mortes. *NDLA Maillard était âgé alors d'à peine 15 ans
Le Cobitis fossilis est doué de respiration intestinale : il suffit de l'observer dans un bassin pour le voir monter de temps en temps à la surface et avaler l'air qu'il vient ensuite rejeter à la surface par son orifice anal. Peut-être cette respiration intestinale est-elle en relation avec la propriété qu'a le poisson de demeurer vivant pendant les périodes de sécheresse, enfoncé dans la vase humide d'où il ressort quand la mare se rempli d'eau. Il est vrai qu'à Atton les mortes desséchées pourraient être réensemencées lors des débordements de l'hiver par des loches venues des parties plus profondes qui ne sont pas desséchées, mais le fait de la conservation du Cobitis fossilis a été observé ailleurs.
Il est possible que quelques recherches feraient connaître l'existence du Cobitis fossilis dans beaucoup des mares échelonnées dans la vallée de la Moselle.
Sur la présence de la vanilline chez une Orchidée indigène, l'Epipactis atrorubens Hoff.
par Louis MAILLARD, chef des travaux chimiques à la Faculté de médecine de Nancy.
Communication du 5 décembre 1901.
Parmi les diverses Orchidées odorantes de nos pays, il en est une, l'Epipactis atrorubens Hoff., dont les fleurs ouvertes exhalent un parfum très franc de vanille, parfum assez fort pour odoriser l'atmosphère elle-même des bois où croît la plante, et attirer l'attention du chimiste.
Si l'on songe que la vanille est précisément fournie par certaines espèces d'Orchidées exotiques, rien n'est plus naturel que de penser qu'on peut retrouver son principe odorant chez d'autres plantes de la même famille, et d'attribuer à la vanilline le parfum de l'Epipactis atrorubens. Mais de telles inductions, fondées sur de simples analogies et sur l'existence commune d'un seul caractère organoleptique, n'ont rien de scientifique et ne pourraient amener que des déboires à ceux qui se laisseraient entraîner par elles.
J'ai donc cherché dans la littérature si quelque auteur avait déjà isolé et caractérisé le principe odorant des fleurs de l'Epipactis atrorubens, je n'ai rien trouvé, soit que mes recherches eussent été insuffisantes, soit que le fait en question n'eût pas encore été signalé.
Il est cependant très simple d'extraire la vanilline de l'Epipactis atrorubens. Si les fleurs, détachées de la hampe, sont mises à macérer pendant quelques instants dans l'éther, le dissolvant prend une légère teinte madère, évaporé dans une capsule, il laisse déposer en premier lieu sur les bords un anneau d'une matière résineuse brunâtre et d'odeur vireuse, et on trouve au centre de la capsule, après l'évaporation terminée, de fines aiguilles cristallines blanches, à odeur très nette de vanilline, et sur lesquelles on peut exécuter directement les réactions de ce composé.
Mais je n'ai considéré cette donnée que comme une simple indication, et j'ai employé pour l'extraction un procédé qui, tout en fournissant un produit exempt de toute souillure, fût déjà par lui-même caractéristique de la fonction chimique du composé : j'ai nommé le procédé bien connu d'extraction des aldéhydes aromatiques par le bisulfite de sodium.
CHO.1
La vanilline : C6H3 O.CH3.3 , étant comme on le sait, un éther méthylique de l'aldéhyde protocatéchique,
OH.4
et renfermant encore une fonction phénol libre, se comporte à la fois comme aldéhyde et comme phénol. C'est son caractère d'aldéhyde qui permet de l'extraire par le bisulfite de sodium. L'éther de macération des fleurs d' Epipactis atrorubens , agité avec une solution aqueuse de bisulfite dans un entonnoir à robinet, retient toute la matière résineuse brune, et laisse passer la vanilline, en combinaison bisulfitique, dans la couche aqueuse. Celle-ci, décantée, est additionnée d'un excès d'acide sulfurique étendu à 1/5, qui décompose la combinaison bisulfitique et régénère la vanilline ; le liquide est agité avec de l'éther, qui, décanté et évaporé, abandonne la vanilline pure cristallisée en petites aiguilles blanches. Le corps est légèrement soluble dans l'eau, très soluble dans l'alcool et l'éther.
La fonction aldéhyde a été caractérisée, outre la faculté de combinaison au bisulfite, par ses propriétés réductrices (réduction des solutions cuproalcalines, du nitrate d'argent ammoniacal).
La fonction phénol est révélée par la coloration bleu verdâtre de la solution aqueuse avec le chlorure ferrique[1]; par la coloration rouge avec le réactif de MILLON.
J'ai obtenu de plus, avec la plus grande netteté, diverses autres réactions de coloration (coloration orangée des cristaux par l'acide sulfurique, coloration rouge intense avec la phloroglucine et l'acide chlorhydrique, etc.), réactions qui ne présentent par elles-mêmes qu'une valeur restreinte, mais qui, se produisant sur le corps étudié, exactement de la même façon que sur un échantillon type de vanilline artificielle (procédé de LAIRE à l'isoeugénol), n'en constituent pas moins d'excellentes confirmations des précédentes.
Les fleurs d'Epipactis atrorubens renferment donc un aldéhydephénol, solide, blanc, cristallisé, à odeur très franche de vanilline, donnant toutes les réactions colorées de la vanilline : je me crois autorisé à dire qu'elles renferment bien de la vanilline. La quantité très minime de fleurs sur laquelle j'ai opéré ne m'a pas permis de déterminer les constantes physiques du produit (point de fusion, poids moléculaire, etc.), non plus que sa composition centésimale ; bien que ces vérifications soient toujours très utiles et souvent nécessaires, leur absence me semble ici sans inconvénient, parce que l'interprétation des résultats ne saurait donner lieu en l'espèce à aucune contestation.
Les fleurs épanouies de l'Epipactis atrorubens Hoff renferment donc de la vanilline. Le fait en lui-même n'a rien de bien intéressant. Outre les gousses des Orchidées productrices de vanille, on a signalé la vanilline dans une foule d'objets végétaux, et jusque dans l'écorce des tubercules de pommes de terre. Si de plus on veut bien réfléchir à ce fait que
CH2OH.1
L'alcool conifénylique C6H3 O.CH3.3 , alcool aromatique dont la vanilline est l'aldéhyde,
OH.4
et fournissant directement la vanilline par une simple oxydation, se trouve très répandu dans le monde végétal sous forme de son glucoside la coniférine, on concevra que les manipulations chimiques portant sur des produits végétaux peuvent la faire apparaître fréquemment.
La vanilline n'a donc rien de rare, et si j'ai cru devoir signaler à la Société sa présence dans les fleurs de l'Epipactis atrorubens, ce n'est pas pour le vain plaisir d'enrichir l'amas trop encombré déjà de nos documents analytiques, mais bien pour des considérations biologiques générales d'un ordre beaucoup plus relevé, qui concernent directement les grands problèmes de la spécificité.
S'il peut être de quelque intérêt de constater la présence d'un même produit assez caractéristique, la vanilline, chez deux genres d'une même famille, Epipactis et Vanilla, il est beaucoup plus significatif de trouver des espèces très voisines se distinguant entre elles par la présence ou l'absence de ce même produit. Tous les botanistes herborisants connaissent l'Epipactis latifolia All., qui croît également dans les bois calcaires de nos pays. De port un peu plus élevé, d'apparence un peu moins grêle que l'Epipactis atrorubens, il ne s'en distingue cependant que par la coloration plus verte de son périanthe et par des caractères morphologiques insignifiants ; si bien que certaines flores donnent encore l'Epipactis atrorubens comme une simple variété de son congénère l'Epipactis latifolia, et qu'on peut hésiter à bon droit avant de les considérer comme deux organismes d'espèces distinctes.
Or, j'ai été frappé du fait suivant : tous les échantillons d'Epipactis atrorubens que j'ai pu rencontrer au cours de la saison dernière avaient une odeur de vanille très reconnaissable. Aucun pied d'Epipactis latifolia ne la possédait, et des fleurs de cette espèce, épuisées par l'éther, ne m'ont pas donné trace de vanilline. Malheureusement je n'ai pas eu le loisir, au mois de juillet de cette année, de développer cette statistique autant qu'il eût été désirable. Je ne voudrais donc pas me risquer à considérer dès à présent la distinction chimique des deux espèces comme établie définitivement et sans aucune réserve ; je la crois néanmoins très juste. J'ai tenu à la porter dès cette année à la connaissance des botanistes lorrains, afin de pouvoir faire appel à leur concours lors de leurs excursions de l'été prochain. Pour être fixé à ce sujet, il suffit de sentir l'odeur des Epipactis, puisque l'étude chimique a démontré que l'odeur de vanille de l'Epipactis atrorubens est bien due à la vanilline, et de s'assurer qu'on ne trouve pas d'Epipactis latifolia odorant ni d'Epipactis atrorubens sans parfum. Il peut très bien arriver que l'on rencontre, ainsi que l'a fait observer M. le professeur VUILLEMIN, des formes intermédiaires entre les deux espèces et qu'on est très embarrassé de rapporter à l'une plutôt qu'à l'autre. Il serait particulièrement intéressant d'examiner au point de vue de la vanilline ces formes, qui pourraient bien être des hybrides, et de voir si l'hybridation aurait transmis au rejeton un caractère biochimique de l'un des parents, la production de vanilline.
Ce n'est pas d'ailleurs la première fois que l'on fait appel avec succès, pour la détermination des espèces, à des caractères chimiques qui, représentant le mode spécial d'activité physiologique de la plante, constituent des données de classification autrement sérieuses que la longueur d'une bractée ou la coloration d'un périanthe. Sans parler des nombreux services qu'a rendus cette méthode à la microbiologie, les Phanérogames elles-mêmes en ont déjà bénéficié. Rappelons seulement ici l'exemple du café de la Grande-Comore, Coffea Humblotiana Baillon, se distinguant seulement par des caractères morphologiques si minimes, que certains auteurs n'hésitaient pas à en faire une simple variété locale du Coffea arabica L. Or G. BERTRAND[2] a démontré, au début de cette année, que les graines du Coffea Humblotiana Baillon ne renferment pas trace de caféine, alors que celles qui proviennent des plans de Coffea arabica L introduits dans les mêmes stations et cultivés côte à côte, en contiennent comme à l'ordinaire de 1 à 1,5%.
La question des stations où croît une plante, du sol géologique qui la supporte et des influences climatériques auxquelles elle est soumise, possède en effet une importance de premier ordre relativement aux produits chimiques spéciaux qu'elle peut fournir. Lorsqu'on transporte dans la plaine la digitale des pentes vosgiennes, elle ne tarde pas à perdre la majeure partie de ses glucosides caractéristiques, et devient inutilisable en thérapeutique ; c'est à des écueils de ce genre que s'est toujours heurtée la culture des plantes médicinales. Une objection pourrait donc se poser au sujet des Epipactis : la distinction chimique signalée ne pourrait-elle tenir à une différence de station et représenter une simple variation locale ? Tout d'abord, il est peu vraisemblable que la transplantation d'un végétal, tout en faisant varier considérablement son rendement en principe actif, puisse aller jusqu'à faire disparaître entièrement un principe habituel ou faire naître un principe nouveau. Ensuite les deux espèces en question du genre Epipactis se rencontrent sur tous les plateaux bajociens et bathoniens des environs de Nancy, où les conditions de végétation paraissent sensiblement les mêmes ; enfin il arrive de rencontrer les deux plantes en des lieux si voisins, qu'on peut les considérer comme une seule et même station. Il ne saurait donc être question, je crois, d'une interprétation de ce genre.
Je n'ai pu m'occuper cette année de rechercher comment se forme la vanilline dans l'Epipactis atrorubens, quelle est la substance même dont elle dérive directement et qui la précède dans l'évolution physiologique de la plante ; je pense le faire si mes loisirs de l'été prochain me le permettent. Pour cette question aussi, il y a autre chose qu'une vaine curiosité ; il s'agit d'établir de quel ordre peut être le phénomène chimique qui différencie deux espèces aussi voisines.
Il n'y a rien d'impossible à ce que les deux plantes renferment également une substance génératrice de la vanilline, un glucoside peut-être, sans que chez l'une d'elles (E. latifolia) l'évolution puisse se poursuivre jusqu'à la vanilline elle-même, par défaut d'une enzyme présente au contraire dans l'Epipactis atrorubens.
Voir deux espèces voisines se différencier entre elles par la présence ou l'absence d'une enzyme, serait en tout cas plus conforme aux données actuelles de la biologie, que s'il fallait chercher la distinction vraie dans un corps aussi simple relativement que la vanilline. Les phénomènes de l'immunité nous ont appris à penser que non seulement les espèces, mais les individus eux-mêmes peuvent se différencier par des substances spécifiques et très actives, mais que ces substances sont vraisemblablement beaucoup plus voisines des enzymes que des aldéhydes aromatiques, et beaucoup plus compliquées que ceux-ci.
Et si cette hypothèse plausible d'une distinction des espèces voisines par les enzymes spécifiques venait à se réaliser, il resterait à chercher ce que devient cette spécificité chimique dans l'hybridation, et dans qu'elle mesure de telles enzymes se transmettraient des parents au produit.
La seule constatation d'un détail, en apparence insignifiant, comme le léger parfum d'une fleur, peut donc être riche d'enseignements et donner lieu à des considérations fort importantes, si on cherche à l'interpréter avec toute l'ampleur de vues qu'il convient.
[1] Lors de sa communication sur le titane en 1936, LC Maillard repara du pouvoir des précipités ferriques de fixer les substances même les plus infimes
[2] G. BERTRAND : "Sur la composition chimique du café de la Grande-Comore" Bull. Soc. chim. Paris 3°s, t.25, p. 379